Docteur Hamza ESSADDAM

Chirurgien Orthopédiste

 Professeur Emérite Université Tunis el-Manar

 Dans son livre  Pantagruel, François Rabelais, va au moins trois fois louer la langue arabe. Une fois, il le fera de manière franche, quand il demandera à son fils d’apprendre cette langue : « C’est pourquoi, mon fils…j’entends et je veux que tu apprennes parfaitement les langues : premièrement le grec, comme le veut Quintilien ; deuxièmement le latin ; puis l’hébreu pour les saintes Lettres, le chaldéen et l’arabe pour la même raison»  (1).

Les deux autres fois, il déclarera cet attachement d’une manière déguisée sur la première de couverture, une fois dans le titre « Pantagruel » et l’autre fois dans le nom qu’il s’est choisi pour pseudonyme «Alcofribas Nasier ». Ces subterfuges, sont de véritables prouesses. Ils sont les moyens trouvés par l’auteur pour passer entre les mailles de la censure des doctes de la Sorbonne, et échapper à la condamnation à mort pour hérésie ; accusation portée contre toute personne qui s’aventurerait à apprendre une autre langue que le latin, surtout le grec.  (2)

Dans le pseudonyme (anagramme de son nom), la pirouette de Rabelais, a consisté dans l’emploi d’une caractéristique de la langue arabe, connue seulement des érudits,  l’article « AL ».  Pour les linguistes et les savants de cette langue,  la présence d’ « al », au début du mot est « un indice fiable pour découvrir et reconnaître l’emprunt à l’arabe »  (3)

Quant au titre de l’ouvrage Pantagruel, Rabelais écrit l’avoir composé de l’accolement d’un mot grec et d’un mot arabe. Il va ajouter, dans un esprit pédagogique à l’attention de ceux qui ignoraient ces deux langues, et qui étaient légions à son époque, mais qui sont aussi nombreux aujourd’hui, les sens de ces deux mots : « Son père lui donna ce nom : car  panta, en grec, signifie tout ; et gruel, en langue mauresque, signifie altéré » (1).  La définition du mot gruel, citée par Rabelais, est celle rapportée dans le dictionnaire « Lissan el-Arab », à la page 585 : « Ghoul : ghalèjou ec-chaia : ah-laka-hou »  (4)   

Cette composition gréco-arabe du titre Pantagruel est un véritable chef d’œuvre.

Elle permit à l’auteur non seulement de braver l’interdit qui frappait la langue grecque, mais de défier ses geôliers en l’exposant sur le fronton du livre: « le 5 janvier 1523, à la suite des commentaires d’Erasme sur le texte grec des Evangiles ; la Sorbonne s’alarme et tente d’empêcher l’étude du grec à la fin de l’année. Les supérieurs de Rabelais et de Pierre Lamy confisquent leurs livres de grec. Budé dans une lettre à Rabelais, condamne « l’horrible calomnie de ces ignorans qui vouloient faire passer pour heretiques ceux qui s’appliquoient à cette belle langue et les poursuivoient avec un excès d’inhumanité » (1)

Elle lui permit une autre prouesse, celle de réussir à partir du même texte, à enjouer tous ses lecteurs et qui étaient très nombreux, tout en se déjouant des plus instruits d’entre eux: « Toutes les classes de la société connaissent son œuvre, quarante quatre éditions se succèderont de son vivant. Son influence marque les prosateurs de tout le siècle. Les héros de son livre sont rentrés dans le domaine public… Suprême consécration ; Rabelais, Gargantua, Pantagruel, ont donné des adjectifs à notre langue commune. ». Quant à sa capacité à se déjouer des plus cultivés d’entre eux comme les gardiens de la Sorbonne, elle est attestée par l’absence de condamnation de l'ouvrage par ces derniers. Son ingéniosité de tarabuster les érudits, semble être opiniâtre, puisque des spécialistes contemporains de la langue française, comme Lagarde et Michard, et Le Robert dans sa version historique de la langue française, continuent à rattacher, malgré les explications de l’auteur, le mot Pantagruel à une mystérieuse origine médiévale: «Un nom pris par Rabelais aux mystères du Moyen Age, où Pantagruel est un diable qui jette du sel, la nuit, dans la gorge des ivrognes.». (5,6) 

Enfin cette composition nous permet aujourd’hui d’admirer sa maîtrise de la langue arabe au point de réussir à la faire cohabiter avec subtilité, raffinement et sans dissonance avec sa cousine sur le plan structurel, la langue grecque. Connaissait-il à son époque cette affinité entre les deux langues; aujourd’hui attestée par l’historien des sciences arabes, le religieux dominicain, Morelon Regis : « L’arabe, au départ, n’était donc pas encore une langue scientifique, mais elle le devint assez vite : on s’en servit pour les traductions, notamment pour celle de l’Almageste de Ptolémée (dont la première version date de 826-827), pour s’apercevoir que, dans cette traduction, la structure de la phrase restait grecque. On arrivait presque à remonter au grec en lisant la phrase arabe! Seul le vocabulaire était autre. ». (7) 

Pour tenter de comprendre les raisons qui ont poussé Rabelais à écrire Pantagruel, à recourir à la langue arabe et à prendre le risque mortifère de l’associer à la langue grecque, il faut connaître l’auteur, son histoire, l’époque dans laquelle il a vécu et les problèmes qu’il a eu à surmonter.   

François Rabelais (1483 - 1553), homme cultivé et tolérant, vivait dans une société inculte, intolérante, dominée par les querelles tant religieuses que sociales et pilotées par des personnages avides, capables seulement de guerroyer. Les hommes qui composaient cette société sont décrits dans Lagarde et Michard comme des individus vivant  sans dimension spirituelle, pratiquant une religion sans âme, recevant un enseignement sans contact avec la vie, dans une langue appauvrie et dégradée.

 

Rabelais, par sa triple appartenance à l’église (« membre de l’Eglise de France régie par le Concordat », (1) à la médecine (il est docteur en Médecine de La Faculté de Médecine de Montpellier) (1) et aux hommes de loi était amené à côtoyer de façon permanente cette société attardée et de vivre au milieu de ses misères cultuelle, culturelle et sociale. Pour ne pas sombrer dans le désespoir, il choisit habilement de réagir, non sur les structures sociales dont il connaissait bien les arcanes, mais sur l’essence même de ces sociétés: l’HOMME. Dans cette aventure, il se joindra à la compagnie des humanistes qui travaillaient déjà sur les moyens de restituer à l’homme occidental son humanité; sa liberté et sa dignité : « Les humanistes croient à la liberté de l’esprit et à la bonté de la nature humaine.». (2) L’attitude humaniste consiste à s’interroger sans cesse sur ce que l’homme fait de l’homme et de la nature, ce qu’il entreprend pour eux, ou s’ingénie à leur infliger (13) 

Ce mouvement humaniste n’est pas spécifique à l’Occident.  C’est un mouvement récursif,  qui naît dans toute société en danger, pour lui trouver des réponses responsables aux défis urgents et précis qui la menacent (13).  Les sociétés Grecque, Carthaginoise, Arabe, pour ne citer que celles qui nous sont familières, ont, chacune à son époque, sonné le clairon de l’humanisme. Les trompettistes humanistes, s’appelaient Protagoras, Tertullien (150 – 230), (8) .Apulée (125 – 170) (9), Augustin (354 – 430) (8), Ibnou Sina, Abou hayyân al-tawhîdî (13)…. Les partitions jouées par les artistes de l’humanisme, quelle que soit l’époque, ont eu toujours pour thème la restitution à l’Homme de sa LIBERTE et de sa DIGNITE, et à la société le bonheur comme le défini Saint Augustin « Le bonheur, c’est d’en donner ». La problématique de l’humanisme est donc vieille  et  antagonique comme l’histoire humaine écrite (8).

Pour les humanistes français (mouvement, né en Italie, à la lisière du monde arabo-musulman et arrivé en France en 1470), la société occidentale vivait  une crise de l’intelligence. Pour eux, il s’agissait d’une : « société incapable de trouver en elle-même ses germes de rajeunissement(2).

En France, cette crise de l’intelligence, était en grande partie liée au déclin de l’enseignement. Les écoles étaient très rares: « Avant 1789, il n’existe qu’un très petit nombre d’écoles, sans moyens et sans locaux.» (10). Quand une  salle de classe, existait, elle servait à tout : « C’était à la fois école, cuisine, chambre à coucher, réfectoire, et par moment poulailler, porcherie. ». Au niveau des programmes;  les enfants recevaient surtout un enseignement de type religieux » (10), « Enseignement sans contact avec la vie, dans une langue appauvrie et dégradée. » (2).  La pédagogie était ignorée : « Dès que l’élève connaît les lettres, on lui remet sans autre transition, le premier livre le Psautier. Savoir lire, c’est connaître son Psautier. Le maître fait copier des versets sur les tablettes et l’enfant doit les apprendre par cœur…Pour mieux retenir les psaumes, les enfants les récitaient à haute voix » (11). Enfin le summum de cette débâcle de l’éducation, est l’impéritie des instituteurs. L’enseignement était dispensé par un maître qui servait à tout : « Le maître un homme à tout faire… il présidait à la rentrée des foins, à l’abattage des noix, à la cueillette des pommes, à la moisson des avoines…Il était barbier, sonneur de cloches. Un mariage, un baptême suspendait la classe : il fallait carillonner. Notre maître remontait et réglait l’horloge du village. » (12) Cette faillite de l’enseignement explique que les humanistes occidentaux de la Renaissance, donneront la priorité à l’éducation. Ils vont travailler sur les programmes et sur les moyens susceptibles de les diffuser rapidement, car  de la Renaissance à la  révolution de 1789,  beaucoup de français, ne savaient ni lire, ni écrire. (10)

Au niveau des programmes, les humanistes choisirent de repartir des relectures des textes originaux pour «faire table rase des commentaires qui lui ont été ajoutés, selon l’habitude du Moyen Age » (2), et épurer les connaissances des incertitudes héritées. (13)

Ce  retour aux textes originaux, l’hébreu pour la Bible, le grec pour les Évangiles et l’arabe pour les sciences et la philosophie, était confronté à trois problèmes.

Le premier celui de la méconnaissance de ces langues: « Les universités ne connaissaient pas toute l’antiquité ; la littérature grecque était totalement inconnue- graceum est, non legitur (C’est du grec, cela ne se lit pas), seuls des philosophes comme Aristote et des médecins comme Galien étaient entrevus à travers des traductions latines ou même seulement des commentaires d’origine arabe. ». (14)

Le second était l’ignorance des civilisations qui sous-tendent ces langues, et qui sont nécessaires pour ne pas faire de lapsus, ni de contre sens: « La compréhension du texte exige la connaissance de toute la civilisation au sein de laquelle il a été créé ; c'est-à-dire non seulement la connaissance de la langue, du vocabulaire et de la grammaire, mais aussi celle de l’histoire, des mœurs, de la religion, des institutions.» ». (2)

Le troisième était l’absence volontaire des structures d’enseignement de ces langues et civilisations. Les doctes de la Sorbonne, cette illustre institution fondée par Robert de Sorbon au milieu du 13ème siècle, étaient contre toute réforme qui remettait en question l’ordre établi. Ils ne toléraient pas, par exemple,  qu’on  appliquât les méthodes d’analyses philologiques aux textes sacrés, comme le fit Erasme dans son commentaire du  texte grec des évangiles. Leur opposition, commençait par le refus d’enseigner ces langues dans leurs institutions, avec confiscation des livres de leurs auteurs, pour arriver jusqu’à traîner les contrevenants en justice pour hérésie.  Ainsi l’humaniste Louis de Berguin, traducteur d’Erasme, fût brûlé vif en place de Grève en 1529 sur ordre de Noel Beda, principal du collège de Montaigu. (15, 16) 

La diffusion des connaissances : Pour les humanistes, ce deuxième volet est aussi important que le premier. Il constitue l’essence même de leur mission, qui est de transformer la société, en lui donnant les moyens de son libre arbitre. Pour mener à bien cette tâche, il fallait bien connaître la population qu’on se proposait d’éduquer, parler sa langue, choisir des sujets qui l’intéressaient, ne pas l’ennuyer ou mieux encore la divertir. Il fallait être un prestidigitateur du savoir, et Rabelais en était un :  

Sur le plan religieux il a œuvré pour « débarrasser l’Église de toutes les superstitions accumulées par les siècles ainsi que de ses prétentions à s’immiscer dans le pouvoir temporel. ». (2)

Sur le plan médical, du 17 avril au 24 juin 1531, il a commenté des textes de la médecine grecque : « Les doctes commentaires, qu’il fit alors sur les aphorismes d’Hippocrate et sur l’art de Galien dont il faisoit des leçons publiques, témoignoient bien jusques à quel point il possédoit ces deux grands génies de la médecine ». (1)

Sur le plan sociétal, Rabelais critiquera sa société à travers ses écrits : livres et pièces théâtrales. Sur le plan théâtral, Rabelais écrira trois comédies (Le péché véniel, Plutus et la Farce de la femme muette), deux opéras-bouffes (Madame l’Archiduc et la Quenaille de verre), un opéra comique (La Créole) et une valse (La Tarte à la crème). Il va même endosser les habits d’acteur  dans la femme muette. (1) 

 Son engagement à fond dans cette révolution des esprits lui vaudra non seulement le titre : « de symbole de la première Renaissance française » (5),  mais aussi celui « de synthèse vivante des divers courants qui se mêlent dans la première moitié du 16ème siècle. ».(5)    

Les humanistes dans ce vaste programme, de quête de la philosophie grecque et de mise à niveau des connaissances scientifiques, vont croiser très souvent la langue arabe. C’est la position stratégique de cette langue, qui explique ses nombreux appuis : médecins, savants, commerçants mais aussi hommes d’église et dirigeants politiques, dont voici quelques exemples :

Appuis des médecins : Dans les Facultés de Médecine, nées avec la Renaissance, la connaissance de la langue arabe était indispensable, car les progrès médicaux de cette époque, étaient essentiellement, pour ne pas dire presque exclusivement les œuvres des médecins  de l’Empire musulman : Ibnou Sina, Ibn El Jazzar, Ishak Ibnou Imrane, Ezzahraoui… : « En médecine la science arabe se fonde sur une base théorique grecque à laquelle s’ajoute d’importants éléments perses et indiens. A ces fondations, de nombreux auteurs apportent des compléments, que ce soit en théorie médicale, en pratique clinique ou en pharmacopée…on n’hésite pas à corriger les erreurs de Galien, comme le montre particulièrement bien la production foisonnante d’Abu Bakr Mohammed al-Razi. » . (17). Ce fut le cas d’Arnoult de l’Isle (1587 – 1613) ; médecin et professeur d’arabe qui sera  nommé par Henri III au collège royal : « On a vu dans les mémoires historiques qu’Henri III, voulant augmenter les places du collège royal et favoriser l’étude des langues savantes, (d’Arnoult de l’Isle), fut engagé à y fonder une chaire pour la langue Arabe, dans laquelle tant de philosophes et de médecins avoient écrit, et qui n’est pas moins utile que quelques langues orientales pour l’intelligence de l’Ecriture Sainte. ». (18) Les auteurs arabes « jouèrent (dans les facultés médicales occidentales naissantes) un double rôle. Ils fournirent des manuels d’enseignement et, par leurs divergences entre eux ou par rapport aux sources grecques, donnèrent lieu à des controverses qui contribuèrent à la constitution d’une pensée occidentale. ». (16) 

Appui indirect des armateurs-commerçants Dans ces conquêtes  les navigateurs vont tirer avantage des apports arabo-musulmans en géographie, en mathématique, et dans l’usage des instruments de navigation (sextant, boussole…), voire de la langue même comme cette anecdote, que rapporte John Tolan, médiéviste et professeur d’histoire à l’Université de Nantes, dans son livre l’Europe et l’Islam publié en 2009 : « Quand Christophe Colomb part de Cadix lors de son premier voyage transatlantique en 1492, il amène avec lui Luis de Torres, juif fraîchement converti au christianisme pour éviter l’expulsion. Colomb comptait arriver à la cour du Grand Khan de Chine et savait que personne n’y parlerait le latin ni encore moins le castillan. D’où la nécessité d’avoir avec soi un interprète qui parle la langue internationale du commerce et de l’érudition : l’arabe. Médusés, les habitants de l’île de San Salvador qui virent arriver les trois caravelles espagnoles en octobre 1492 eurent droit à un discours, en arabe, de Luis de Torres. Les premières paroles prononcées par un Européen à des Américains le furent dans la langue du Coran ». (17)

Appuis des scientifiques : Les auteurs arabes étaient connus en Occident, leurs livres traduits, leurs travaux étudiés et leurs noms latinisés: Al-Battâni (858-929) latinisé en « Albategnius », Al-Farghâni (800-861) latinisé en « Alfraganus », Ibn al-Haytham (965-1040) latinisé en « Alhazen », Al-Bîrûni latinisé en Aliboron… « la plupart des grands textes grecs de la géométrie ont été traduits en arabe entre les 8ème et 10ème siècle… ces traductions sont le plus souvent dues à d’éminents mathématiciens et motivées par leurs recherches…certains de ces textes, dont les origines grecques sont perdues, ne nous sont connus aujourd’hui que par leurs traductions arabes (c’est le cas des trois derniers livres des coniques d’Apollonius et des sphériques de Ménélaüs en particulier) (28). Certains travaux  commencent à sortir aujourd’hui de l’oubli comme ceux d’Al-Baghdadi sur les rapports entre l’espace et le temps, ayant permis à l’auteur de libeller les lois de la gravitation dès le 12ème siècle à Baghdad. (19)      

Appuis du Vatican : L’Eglise romaine, dès le 14ème siècle exhortait les universités occidentales à commencer par celle du Vatican à promouvoir l’enseignement de la langue Arabe. Cette instruction  nous la retrouvons dès 1311, formulée dans le rapport du concile de Vienne, comme le rapporte Gilbert Tournoy : « La clémentine du concile de Vienne, (appellation en l’honneur du Pape Clément V, qui présida ce concile), ordonne qu’on enseigna publiquement les langues orientales, qu’on établisse deux chaires pour l’étude de l’hébreu, de même pour les langues arabe, syriaque et grecque, tant à la cour papale, que dans les quatre « studie generalia » de l’Occident chrétien : Bâle, Paris, Oxford et Salamanque. (20) Cette recommandation sera renouvelée au concile de Bâle en 1434, puis de nouveau encore en 1610 par la Bulle de Paul V. Ces décisions visaient certes à approfondir les connaissances de la civilisation arabo-islamique et de l’Islam ; mais elles visaient aussi à intégrer dans le girond de Rome les chrétiens arabes d’Orient. En 2016, la langue arabe est encore l’une des langues officielles du Vatican 

Appuis directes des politiques : En France, deux rois vont appuyer l’enseignement de la langue arabe : François 1er et Henri III

François 1er inaugurera en 1538,  la première chaire d’arabe au collège des Trois-langues et la confie à un normand Guillaume Postel. Ce dernier va pendant deux longues années étudier de Tunis à Constantinople la langue arabe. Cette institution indépendante de la Sorbonne deviendra dès le 17ème siècle le Collège de France. Parmi les élèves formés se trouvent deux médecins Louis Duret qui pouvait lire Avicenne dans le texte et Jules César Scaliger qui va promouvoir l’enseignement de l’arabe à l’Université de Leyde aux Pays Bas en 1613. 

Henri III, chargera Arnoult de l’Isle de fonder une chaire d’arabe au collège royal trilingue. Cet enseignement était «ardemment souhaité par un auditoire assez important.» (21) 

Ces appuis des politiques, pourraient pour Oury Goldman, rentrer dans le cadre d’une stratégie de gouvernance : «  Les humanistes et leur prestige intellectuel ont pu être utilisés par les souverains pour rendre public, diffuser et louer leur geste conquérante et missionnaire. Ils ont alors opéré comme des relais aux idéologies politiques et religieuses de type impérial des souverains, principalement ibériques. » . (22)

  Des chercheurs aujourd’hui, comme Chantal Delsol, essayent de savoir si cette  politique arabo-musulmane a oui ou non servi de levain à la Renaissance Occidentale et à la révolution française de 1789, quand elle écrit : « L’apport de l’islam dans l’élaboration de l’identité religieuse et spirituelle de l’Europe a été de toute évidence estompé en Occident, comme l’a été celui de la civilisation arabo-islamique en général. L’Europe n’est pas seulement la fille de la culture gréco-latine et du judéo-christianisme, comme on voudrait parfois nous le faire croire. Il y a donc un travail de mémoire à effectuer sur « l’héritage oublié » de l’islam, notamment. En réalité, ce travail a été engagé depuis quelques décennies ; il doit être entrepris non dans un esprit de revendication religieuse, communautariste ou autre, mais d’ouverture scientifique et culturelle. »  (23)

Cette hypothèse mériterait d’être approfondie, surtout que des indices existent, hier ceux de Voltaire, philosophe de la révolution française  qui écrit dans son Essai sur les mœurs Vol. 1 : « Il est évident que le génie du peuple arabe,  mis en mouvement par Mahomet,  fit tout de lui-même pendant les trois premiers siècles et ressemble en cela au génie des anciens Romains…. Sa définition de Dieu est d’un genre plus véritablement sublime »? (24), et aujourd’hui ceux de  Garaudy : « En résumé, du point de vue spirituel, l’Islam, en face de deux empires en pleine décadence sociale et spirituelle…est accueilli avec enthousiasme par des peuples en qui la foi ancienne (le christianisme dans l’Empire Byzantin, le mazdéisme dans l’Empire Perse) cessait de donner une âme à leur vie et à leur institutions…L’islam donne une vie nouvelle à la spiritualité de ces peuples. » (25), de Huntington: «Les arabes musulmans ont reçu, valorisé et utilisé leur « héritage hellénistique  pour des raisons essentiellement utilitaires. Surtout intéressés à emprunter certaines formes extérieures ou certains aspects techniques, ils ont su dévaluer tous les éléments du corps de pensée grec qui auraient pu entrer en conflit avec la ‘vérité’ telle qu’elle a été établie dans leurs préceptes et leurs normes coraniques fondamentales ; le Japon suivit le même modèle au 16ème siècle» (26) , et de Sarkozy : « Je souhaite que davantage de français prennent en partage la langue arabe, par laquelle s’expriment tant de valeurs de civilisations et de valeurs spirituelles » (27)

Avons-nous bien compris cette civilisation, et su dégager ses axes de force, au moins comme Rabelais, Voltaire, Garaudy, Huntington et Sarkozy ?

 

Bibliographie

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