Jean François Tessier
Chargé de Recherche honoraire à l’INSERM, Institut d’Epidémiologie Santé Publique et Développement, Université de Bordeaux (France)

On a pu qualifier Ibn Khaldoun d’esprit universel. Politique, historien, philosophe, homme de sciences, père de la sociologie, juriste, poète, l’homme pourrait mériter tous ces qualificatifs. Son œuvre majeure est le Kitab al Ibar (le livre des exemples), un projet ambitieux d’Histoire des Berbères et des Arabes auquel il consacrera une grande partie de sa vie. Si les informations souvent inédites contenues dans cet ouvrage constituent une mine d’information pour les historiens, notamment sur l’Histoire du Maghreb, c’est l’introduction, la Muqaddima qui a valu à Ibn Khaldoun sa célébrité. Il est vrai que cette introduction constitue à elle seule une espèce d’encyclopédie sur le savoir et la société de son temps en même temps qu’un jugement critique d’une grande indépendance d’esprit qui pourrait être comparée à celles des encyclopédistes français du XVIIIe siècle ou, plus proche de son temps, des humanistes de la Renaissance.

Ibn Khaldun classe la Médecine dans la Muqqadima parmi ce qu’il appelle « les Arts et les sciences ». Durant sa vie errante au Maghreb, dans l’Espagne d’Al Andalus et finalement en Orient, il a été en contact avec une multitude d’hommes de Sciences. L’un d’entre eux, l’un de ses plus proches amis, était Lisan addin Ibn Khatib, un médecin, Vizir de Grenade mort tragiquement à Fes. Ce dernier peut être considéré comme l’un des premiers qui comprirent le mécanisme de la contamination à l’occasion de la grande épidémie de peste noir qui ravagea l’Orient et l’Occident à cette époque. Ibn Khaldoun fut probablement influencé par la conception scientifique qu’avait Ibn Khatib de la Médecine.

Ibn Khaldun a traité de la médecine dans la Muqqadima d’un double point de vue : d’abord scientifique, comme un savoir impliquant un enseignement rigoureux ensuite d’un point de vue sociologique comme une activité humaine dont il discute de l’utilité.

La Médecine considérée  du point de vue de la science

Pour Ibn Khaldun, la médecine est à la fois un art et une science. La médecine peut se définir comme un art où le corps humain est étudié à la fois du point de vue de la santé et de la maladie, mais c’est aussi une science. Selon lui, on doit distinguer trois catégories de sciences : les science de la sagesse et de la philosophie, les sciences de la tradition et de la religion, les sciences de la raison, c’est à dire celle qui sont en relation avec la capacité de réflexion de l’homme ; la médecine appartient à cette dernière catégorie.

Ibn Khaldun  distingue trois sortes de médecines : la médecine scientifique, la médecine empirique et la médecine du Prophète.

Pour lui, Galien est le père de la médecine scientifique « Il est, écrit Ibn Khaldun, la principale autorité parmi les médecins de l’Antiquité. Ses principaux traités médicaux ont été traduits en arabe et constituent des modèles pour tous les ouvrages de médecine scientifique écrits après lui ». Son approche clinique d’un patient  correspond à une démarche logique et rationnelle Ses disci.ples les plus prestigieux sont :  en Orient Ar Razi, Al-Majusi et Ibn Ibn Sina  et en Al Andalus Ibn Zorh.

La médecine empirique est d’une toute autre nature. Elle ne repose pas sur un savoir scientifique mais sur l’expérience limitée de quelques individus et sa transmission se fait non par l’enseignement des étudiants mais par des hommes et des femmes âgées. La médecine empirique n’est pas complètement dénuée d’éléments valables. Mais elle n’est basée ni sur des normes naturelles, ni sur la conformité au tempérament. Ce sont les anciens peuples arabes qui ont pratiqué cette sorte de médecine comme al Harith ibn Khalada et quelques autres.

Finalement Ibn Khaldun considère la médecine rapportée dans la tradition du Prophète. De son point de vue cette médecine ne fait pas partie de la Révélation de Muhamad. Pour lui, « il s’agit de la médecine habituellement pratiquée au temps du prophète de la même manière que d’autres usages pratiqués à la même époque. Cette médecine n’a jamais été une pratique prescrite par les lois religieuses. Le Prophète a été envoyé pour nous enseigner des lois religieuses et non la médecine ou d’autres activités pratiques ». De ce fait, les prescriptions médicales rapportées dans les traditions n’ont pas force de loi. Néanmoins, si on les utilise pour recevoir les bénédictions de Dieu avec une foi sincère, elles peuvent être d’une grande utilité. Mais la médecine du Prophète est d’un autre ordre que la médecine humorale.

La médecine considérée en tant qu’activité humaine

C’est l ’autre angle sous lequel Ibn Khaldun considère la médecine dans la Muqqadima : il l’envisage non plus comme science mais comme praxis. Après avoir décrit la démarche suivie par le « bon » médecin en face de son patient, il s’intéresse ensuite à l’utilité des médecins dans la société et enfin à l’enseignement de la médecine à son époque.

Pour Ibn Khhaldun, un médecin doit avoir pour objectif non seulement de guérir les maladies, mais encore de préserver la santé. Pour atteindre ce double objectif, il peut s’appuyer sur l’usage de médicaments mais aussi sur l’alimentation, on dirait aujourd’hui la nutrition. La démarche « diagnostique » décrite par Ibn Khaldun est celle des grands anciens et des maitres de la médecine arabo-andalouse. Le médecin doit d’abord identifier la partie du corps concernée par la maladie, ensuite rechercher la cause de celle-ci et enfin prescrire le traitement spécifique à cette maladie. Il précise que certaines parties du corps nécessitent des connaissances spéciales de la part du médecin comme dans les cas de pathologies oculaires.

Concernant le recours au médecin, curieusement Ibn Khaldun estime que les médecins sont surtout utiles dans les villes. Il justifie sa position par un certain nombre d’arguments. Selon lui, les personnes qui vivent à la campagne ont des habitudes diététiques plus saines que les habitants des villes. Ils mangent modérément et des aliments naturels à l’inverse des habitants des villes dont la nourriture est abondante, trop épicée, comportant trop de viandes et de légumes. Ce type d’alimentation est, en effet,  nocif pour la digestion et pour les mécanismes physiologiques. A l’appui de sa thèse, Ibn Khaldun utilise aussi un autre argument, celui-ci d’ordre environnemental. Selon lui, la qualité de l’air à la campagne est bien meilleure que celle des villes. Dans celles-ci, l’abondance de détritus a pour conséquence une pollution de l’air qui responsable d’épidémies pour les habitants. Cet argument s’inspire de la position d’Hippocrate dans un de ses traités.

Les idées d’Ibn Khaldun sur  l’enseignement de la médecine sont intéressantes pour l’époque. Il rappelle tout d’abord que les créatures humaines ont été dotées par Dieu de la capacité d’acquérir un savoir et de ce fait l’homme devient un scientifique par acquisition. Mais l’enseignement de la médecine est un art. Chaque science doit être enseignée par un maître qui doit avoir une bonne maîtrise de la terminologie de la science qu’il enseigne. De ce point de vue, Ibn Khaldun déplore qu’à l’époque où il vit, c’est à dire à la fin du XIIIe siècle, on assiste à un déclin général des sciences au Maghreb en particulier dans les anciens grands centres comme Fes, Kairouan et Cordoue. Selon lui ce déclin est du à un affaiblissement progressif de la civilisation arabe.

Enfin Ibn Khaldun aborde la situation des étudiants. Le savoir médical, les qualités requises pour exercer, les différentes doctrines en médecine ne peuvent s’acquérir que par l’enseignement, l’étude des ouvrages des grands médecins et l’imitation et le contact personnel de maîtres de qualité. Il insiste particulièrement sur ce dernier point « Les meilleurs étudiants sont les disciples des meilleurs maîtres, les plus grands savoirs et les meilleures pratiques sont celles qui sont les mieux enracinées ». La rencontre avec différents scientifiques apprend aux étudiants à considérer la science (médicale) indépendamment des terminologies qui sont seulement des méthodes et des moyens d’enseignement et de communication. De ce fait, il recommande aux étudiants de voyager pour acquérir la science de grands maîtres et acquérir ainsi un savoir de qualité et améliorer leur pratique.

Dans l’univers arabo-andalou de la fin du Moyen-Age, Ibn Khaldun préfigure déjà le savant de la Renaissance. Celle-ci est en train d’émerger dans le sud de l’Europe, principalement en Italie dans des villes comme Florence. En dépit des difficultés de communication qui existent alors entre le nord et le sud de la Méditerranée, Ibn Khaldun est informé du grand bouleversement des idées qui va faire s’ouvrir la civilisation médiévale européenne au monde moderne. Un passage fascinant de la Muqqadina est particulièrement révélateur de la nostalgie du grand penseur maghrébin face aux quelques nouvelles qui lui parviennent par les quelques commerçants qui traversent la Méditerranée. « Nous avons appris, écrit-il, que de nos jours, les sciences sont en train de se développer au nord de la Méditerranée et spécialement en Italie. Ces sciences connaissent une nouvelle renaissance. Ce nouveau savoir fait l’objet de nombreux enseignements et est consigné dans de multiples ouvrages. Il attire de très nombreux étudiants. Malheureusement pour moi, seul Dieu sait ce qui réellement se produit dans ces régions…. ». Ce phénomène dont Ibn Khaldun ne connaît que l’existence et imagine la nature c’est bien évidemment les débuts de l’Humanisme et de la Renaissance. Mais le grand Ibn Khaldun n’est, hélas, pas en mesure d’y apporter sa propre contribution, en raison de la frontière culturelle et politique qui alors sépare l’Europe du Monde sud-méditerranéen. On ne peut que regretter avec lui l’exclusion de ce monde méditerranéen d’une révolution culturelle qui va changer le cours de l’Histoire.